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SUR LA DANSE

J'ai réuni ici quelques réflexions d'ordre général sur les danses indiennes.[1]  Si je cite en passant quelques danses particulières, c'est seulement pour illustrer ma pensée et sans intention de les décrire.  Cet article est bien plutôt une  introduction que j'espère utile à l'étude détaillée de ces mêmes danses, étude que ne manquera pas de faire, espérons-le, quelqu'un de ceux qui s'adonnent au folklore descriptif. 

Les majeures reliques qui nous soient restées du génie indien, la sculpture et l'architecture, supposent d'égales beautés dans la manifestation des autres arts, malheureusement plus éphémères : peinture, musique, danse.  Et même aujourd'hui, après plusieurs siècles de contact permanent avec une autre civilisation qui posséda et employa tous les moyens de s'imposer, nous retrouvons, sinon intact, tout au moins très reconnaissables, sous leur masque occidental, d'admirables preuves du génie indien.

La danse[2] procède chez eux, non comme chez nous d'une chaleur sexuelle qui s'apaise par la mimique, mais de ce goût du beau qui réside dans la proportion et qui donne à leur meilleures œuvres cette allure de passion mathématique qui les élève si fort au dessus des œuvres que nous nous sommes accoutumés à dire belles que notre regard, passant au-dessous de leur plan de beauté, les regarde sans les voir. 

L'essence de la peinture est de proportions simultanées, celle de la littérature de successives, celle de la danse de simultanées et successives.  La danse indienne a réalisé ces deux conditions ainsi : des éléments stables, qui ne changeront pas au cours de la danse, forment comme un décor aux mouvements qui vont se dérouler. 

Ces éléments seront, par exemple, le costume rigide, les masques, et dans beaucoup de cas la position des danseurs qui reste inchangée l'un par rapport à l'autre.  Indépendamment de tels éléments stables ou les modifiant imperceptiblement, les éléments successifs qui sont la danse proprement dite (mouvements) s'y superposent, et de la relation de ces éléments entre eux et de chacun entre soi jaillit la beauté.

En les analysant, nous voyons que toutes ces parties sont parfaitement soumises au but qui est l'expression de l'idée.  Alors que dans la danse “civilisée" cette idée, si elle existe, n'est que la représentation plus au moins explicite de l'amour dans ce qu'il a de plus grossier, le plaisir, la danse indienne est un instrument assez délicat et manié assez savamment pour exprimer toutes les nuances, du comique le plus franc au plus haut idéal religieux.  Il est piquant de remarquer que le seul sentiment qui n'y soit jamais reproduit est celui du plaisir sexuel. 

C'est qu'ils n'ont pas perdu ce sens, quasi-oublié chez nous, du hiératisme spontané, cet instinct qui leur fait transposer sans effort toute émotion sur le plan artistique en la stylisant, en la dépouillant de son accidentel et en la réduisant à une série de proportions plastiques qui en seront la représentation essentielle.  Les quelques essais qui ont eu lieu dans ce sens chez nous ont prouvé à quel point cet instinct était mort en nous, sauf dans quelques rares manifestations populaires.

Les "ballets russes" ne furent en ce sens qu'une épouvantable prostitution de la hautaine byzance.  Et s'il y a eu quelque chose de plus dans quelques réalisations ultra-modernes (mises en scène par des peintres {ballets suédois}), elles étaient trop empoisonnées par l'esprit parisien de messieurs qui se mépriseraient de prendre la Beauté au sérieux. 

C'est cette impuissance du choix parmi les gestes propres à reproduire une passion qui communique à nos danses cet aspect de vaine agitation et de corps en sueur qui leur interdit tout prolongement spirituel.  Le "Prends cette rose—Non—Si—Non" qui forme sous divers déguisements le thème de nos ballets n'est même pas exprimé avec discrétion mais noyé au milieu de gestes et de virtuosités inutiles.[3] 

Au contraire le goût de discrimination qui guide l'indien est si impérieux qu'il en arrive à résumer tout un faisceau de faits et d'émotions en un seul geste qui, "prononcé" avec la lenteur et la dignité qu'il mérite, formera bien souvent le seul motif de la danse, les autres gestes n'en étant que l'accompagnement.  Tels les trois pas du Roi Mage situés au centre de la danse des Mages (Michoacan) où la seule façon de lever la jambe et de reposer le pied à terre suffit à évoquer la dignité des Mages, leur cortège, et la foi religieuse qui les guidait; tel aussi le déhanchement trépidant du "baile de los Gachupines" (Chalma) qui à lui seul fournit la meilleure définition de la médiocrité de l'individu de race blanche, qui parle trop, s'agite trop, se croit trop, le tout sans but; et surtout la danse de chasse Yaquis où le mouvement de tête de droite et de gauche du danseur-gibier résume l'affolement de la bête prise, du faible qui va tomber aux mains du fort, et où le danseur-chasseur par le seul racler de deux bâtons l'un contre l'autre suggère toute la cruauté de l'homme, du conquérant qui va tuer.

Ces danses mono-gestes ne sont pas le seul type des danses indiennes.  Il en est d'autres d'infinie complication, mêlées de récitations, où chaque figure symbolise un événement de l'histoire racontée.[4]  Là, comme dans les premières, rien n'est laissé au hasard.  Ceci est d'autant plus remarquable dans les simulacres de combats où la fureur de la lutte, vraie pour l'œil, est rythmée de telle façon que le choc des sabres suit le mouvement musical.  Dans ces représentations, la même discrétion préside à la mise en scène, même des moments les plus pathétiques : le chef des Maures (dans la danse des Santiagos[5] de Milpa Alta) après le combat qu'il soutient seul contre six chrétiens, titube, percé de coups, et va mourir.  Alors, le danseur, jugeant insuffisante toute mimique du visage (où se complairait un acteur blanc) pour reproduire son agonie, qui est celle de sa race, se voile la figure de son mouchoir, et c'est le seul balancement du corps (pas en avant, pas en arrière) d'abord large puis de plus en plus réduit et hésitant jusqu'à la chute finale, qui nous tiendra au courant, et avec quelle intensité, de cette tragédie raciale.  Une telle discrétion, une telle pudeur dans la représentation des émotions fortes fut la marque de toutes les vraies civilisations : et pour avoir voilé la figure d'un personnage qui devait représenter une grande douleur un peintre fameux de l'antiquité grecque fut félicité "parce qu’on ne peut, disait-on, représenter ouvertement de telles situations sans indécence." 

Ce qui fait, sans doute, la force de ces pantomimes c'est qu'elles ne s'éloignent pas du geste naturel.  Elles l'amplifient, le stylisent, mais lui conservent sa forme et sa signification sans l'étouffer de gestes parasites sous prétexte d'art.  C'est pourquoi de telles danses peuvent utiliser une des sources de beauté la plus impressionnante mais aussi la plus délicate, l'innocence de l'enfant.  Les danses d'enfant (quadrillas, pastoras) gardent de l'enfance toutes les qualités et la plus inaccessible de toute, la pureté, comme élevées, transfigurées, sur un plan supérieur d'art sans pourtant rien perdre de leur fraîcheur et, si nous en cherchons le pourquoi, c'est que ces enfants traduisent leurs sentiments par les gestes de leur âge qui commencent et finissent dans une certaine indécision, peu accentués et par cela même bien propres à matérialiser ces petites âmes qui n'ont eu que peu de contact avec l'extérieur.  Comparez la danse des Pastoras avec les "fêtes enfantines" de notre aristocratie, où garçons et fillettes singent les grandes personnes de costumes et de manières et la conclusion sera celle-ci : l'indien connaît l'ordre naturel, en respecte la beauté, et sait l'utiliser sans la mutiler.  Le blanc n'aime pas la beauté naturelle, l'ignore, là piétine.

Voici pour le mouvement ou Danse proprement dite.  Quant aux éléments stables dont je parle plus haut, rien que celui des masques et costumes mériterait une étude à part.  Nous le verrons ici seulement dans sa relation avec le mouvement.  Tout, comme dans le cas des gestes, l'intérêt réside dans la proportion et là aussi, avant d'apprécier, l'œil du blanc doit s’accoutumer et son cerveau assimiler, sous peine de ne voir qu'un spectacle pittoresque là où réside la Beauté.

Le costume et le masque ont un but général qui est de séparer le danseur du spectateur, de le placer dans une atmosphère spéciale, représentative de l'émotion qu'il doit suggérer, et d'un mode assez fort pour y entraîner à son tour le spectateur subjugué.  D'un tel résultat nous avons tous jugé par expérience.  Bien peu sont ceux qui n'ont pas été hypnotisés par ce puissant ensemble de formes, couleurs, musique et mouvement.

C'est que notre danse à nous, si elle vêt le danseur, ne le vêt que pour en faire ressortir l'apparence humaine.  La femme, par exemple, s'affublera de voiles néo-grecs qui souligneront en elle la femme. 

Le costume indien, au contraire, tâche de supprimer autant que possible l'homme, j'entends l'homme à notre échelle, pour le remplacer par une sorte de symbole animé.  De là l'immobilité du visage, visage naturel ou masque.  De là la rigidité du vêtement qui, avec ses plans découpés et colorés, avec ses proportions originales, prend plus d'importance que le corps qui l'anime, vit sa vie propre.

Cette "déshumanisation du danseur" le place sur le même plan d'art que les autres éléments de la danse, et les lie si bien qu’il est plus facile de subir ce spectacle que de le décomposer.  Elle s'obtient surtout par la trouvaille de nouvelles proportions dans l'architecture humaine grâce à de tels accessoires comme les très hautes coiffures de plumes (images du palmier comme notre chapeau haut de forme est image de la cheminée),[6] la marche sur les pointes qui surélève le danseur, les ceintures de grelots qui donnent plus d'importance à tel ou tel membre, et surtout les masques, soit plus petits (yaquis), soit plus grands que la face naturelle, soit à doubles faces (danza de los Pares) de manière que le danseur ayant le corps de dos ait la tête de face, soit surmonté de si hautes cornes qu'il lui donne l'aspect d'un bœuf debout. 

Cette étrangeté est augmentée encore par les types représentés.  La grande majorité des masques reproduisent des hommes blancs ornés de lunettes ou de barbes à l'espagnole qui produisent sur le public les mêmes impressions de terreur ou de joie que ressentent nos enfants lorsqu'ils s'affublent de masques de diables.  J’ai, pour ma part, assisté à une danse comique à Puebla dont l'élément principal était le choix des masques caractérisant très clairement plusieurs nationalités étrangères (Allemand, Espagnol, Italien, Américain) et dont les teints roses et blancs offraient au public un spectacle des plus "'pittoresques." 

La discrétion psychologique, la solide beauté plastique des danses actuelles ne doivent être, après plusieurs siècles de persécutions et d'interdictions, qu'un reflet affaibli et souillé de ce qu'elles furent avant la conquête.  La danse du Templo Mayor que “troubla” Alvarado est un symbole du cas qu'en firent les Espagnols.  Maintenant que nous revenons aux sources pures de l'Art, l'intérêt va croissant pour ces manifestations de Beauté, mais c'est un intérêt bien mêlé.  On les trouve[7] d'intérêt folklorique, mais peu s'en approchent avec la sympathie nécessaire pour les assimiler et le respect qu'elles méritent. Nous qui savons si peu en matière d'art et qui sommes si inférieurs en cela à d'autres races (notre danse et notre vêtement, ne sont-ils pas vraiment "sauvages”), notre orgueil nous aveugle au point que nous nous croyons le centre d'attention du monde et que nous nous refusons à traiter, fût-ce au moins sur un pied d'égalité, ceux qui savent plus que nous.

Sachons comprendre à ce sujet la morale d'un conte africain qui s'applique si bien à notre cas que je vais vous le conter : Bingo, le grand législateur noir, possédait la Vérité et enseignait les lois.  Il possédait aussi une pierre magique qui lui faisait découvrir des trésors qu'il employait à de bonnes fins.  Il évangélisa les peuples de couleurs et tous reçurent ses lois avec respect et vécurent selon la Vérité.  Puis il passa les mers pour aller évangéliser les blancs.  Ceux-ci l’écoutèrent d'abord, mais quand ils connurent les dons de la pierre magique, ils se soulevèrent, tuèrent Bingo, et s'emparèrent de la pierre.  C'est pour cela que les blancs ont les richesses, mais ce sont les peuples de couleur, qui ont la Vérité et les bonnes lois. 



[1] En marge :

Yaquis (chasseurs)
Rois Mages.Viejitos
dans[e] sur les genoux.
retirada des Arabes.
Pastoras,
Quadrillas.
combats de nuit dans l'église.
mort du Mahoma.

[2] Rayé : comme leur architecture et leur sculpture

[3] Rayé : au milieu de gestes inutiles et de virtuosités aussi inutiles que le “faire des pointes” et des sauts périlleux.

[4] Rayé : J’en ai vu danser une plusieurs heures de suite sans que se répètent les mêmes figures. 

[5] Original : San Yagos.

[6] Rayé : et qui détruisent l’importance la tête du visage.

[7] Rayé : des spectacles curieux pittoresques.

Bibliographie